Février 44 – Juin 44


11 février 1944 - Bourg-La Cluse-Échallon

Je me trouve dans le train Bourg Oyonnax. À La Cluse, un cheminot, originaire d'Échallon m'apprend que les Allemands viennent de réquisitionner deux wagons de voyageurs. Sur le quai les soldats excités font monter en vociférant un groupe important d’hommes de la région d'Oyonnax qui ne risqueront pas de sauter du train comme ce fut le cas en décembre 1943 : les sentinelles, mitraillettes sous le bras, sont postées sur les marches extérieures des wagons.
Dans le groupe, je reconnais Roger Sagetat, ancien de l’ENP et une jeune fille venue apporter une valise à son père, M Guy, le maire de Montréal -La Cluse qui hélas ne reviendra pas. J'entends alors dans le train la réflexion d'une jeune dame "Ce sont des communistes, ça leur fera du bien!"
Je descends en gare de St Germain de Joux où on me conduit à l’hôtel Reygrobellet . Là, je montre ma carte d'identité, la bonne, l’autre, "Ulysse Carrier" initiales U.C. est dissimulée dans une chaussure (Des Résistants ayant été découverts et arrêtés, les initiales de leur chemise ne correspondant pas à celles du nom de leur fausse carte).
J'explique "je suis élève maître au lycée Lalande, je dois partir aux chantiers de jeunesse, mon sursis a été résilié". L'interprète qui m'interroge, c'est peut être une chance, est instituteur. Après quelques mots échangés avec son "collègue", ils consentent à me libérer. À ma demande, il crayonne sur une petite feuille un "laisser passer" pour que je puisse traverser sans encombre le village où plusieurs soldats se divertissent en skiant sur la rue en pente du village.
Je regagne Échallon où l’armée allemande ne montera pas, les chutes de neige de ce mois de février étant trop importantes.
N’ayant pas l’intention de partir aux chantiers de jeunesse, je ne coucherai pas chez mes parents mais à l’école du hameau du Favillon où enseigne ma belle-sœur. Pendant un jour ou deux, je participe avec tous les hommes valides de la commune au déneigement à la pelle de la route hameau du Crêt - Belleydoux.
Rappelé au lycée (3 ou 4 jours après, mon sursis ayant été rétabli) je m'y rends.

 

9 avril 1944 à 9 heures - Lundi de Pâques - Échallon - Avant veille de mes 20 ans
Le hameau du Crêt à Échallon est cerné par les troupes ennemies, impossible de s’enfuir.
Toutes les maisons sont fouillées, deux miliciens sous uniforme allemand m'interrogent pendant la fouille de notre maison par d'autres soldats. Je leur présente ma carte d'identité et mon autorisation de sortie du lycée.
- Y a t-il des maquis par ici ?
- Non, je n’en ai jamais vu.
- Et (ils prêchent le faux pour connaître le vrai) le jeune qui est ici un peu plus loin, le connaissez-vous ?
- Non, je connais le fils de I'instituteur qui est avec moi au lycée.
- Vous savez, il faut nous dire la vérité sinon on vous fusille. J'avoue que je n'ai pas eu peur du tout, mais lorsque j'ai appris le soir que le cantonnier d'Échallon avait été abattu et qu`un réfractaire au S.T.O. avait été fusillé à Belleydoux, j’ai eu une frayeur rétrospective.
On m'amène sur la place du hameau, aujourd'hui Place de la Résistance, où dans le grenier de l’hôtel tenu par trois grandes résistantes, sont entreposés des cartons d'exemplaires du journal "Bir Hakeim".
Je dois attendre là, sous la garde d'un soldat allemand, ou peut être autrichien, mitraillette sous le bras. Mon père, témoin, assiste à la scène en faisant mine de graisser les axes de roues d’un char.
Les deux miliciens s'éloignent puis disparaissent. Mon gardien, par pitié peut-être devant ce gamin de 20 ans que je suis et connaissant sûrement ma destination me fait discrètement signe de partir. Je rentre à la maison en attendant le départ de ces indésirables.
Deux soldats sont encore là. Le premier demande à ma mère de lui vendre des œufs. Elle s'exécute et lui fixe le prix. Il les trouve trop chers et s'exclame "soldat allemand, cinq ans de guerre". Je ne me souviens plus s'il les a payés Le second, ramoneur dans le civil, réclame de la soupe. Il n'auras pas le temps de terminer ce « repas », interrompu par un coup de sifflet annonçant le rassemblement en vue du départ.
Nous sommes enfin débarrassés, la troupe regagne à travers prés la route de la vallée de la Semine pour rejoindre Belleydoux. Elle passe à 300 mètres du hameau, devant une ferme isolée où Marcel Joux, réfractaire au S.T.O. est venu se cacher après avoir quitté sa maison natale, située à 2 kilomètres. II est emmené sans ménagement et son cadavre sera retrouvé quinze jours plus tard dans la forêt, le long de la route de Belleydoux - Oyonnax. Une stèle commémore cette disparition et si mon nom n'y est pas inscrit, c'est que j’ai eu beaucoup de chance. Je le dois à ce soldat allemand ou autrichien compatissant, qui connaissait notre destination (les camps de la mort).
Deuxième chance : J'ai retrouvé quelques jours après, dans la poche de la veste de mon père que j'avais revêtue ce jour là une feuille de "La Voix du Maquis". Si j'avais été fouillé, j’étais perdu.

 

5 juin 1944 à 14 heures 30 - Lycée Lalande
Salle de permanence au niveau de la cour.
Nous venons de terminer l'épreuve de physique du baccalauréat et on commence à nous distribuer les épreuves de sciences naturelles. De la cour, des éclats de voix nous parviennent,
la porte s'ouvre brutalement laissant apparaître un grand gaillard de milicien, le chef de la Milice, ce Dagostini, revolver au poing s'écriant "Sortez ou je vous brûle !".
Nous abandonnons notre place et sortons calmement. Un candidat, passant la porte reçoit une gifle magistrale! Cet élève, arrivé récemment dans l’établissement, nous l’avons à nouveau vu en tenue de milicien lors de notre séjour à l’hôtel de l’Europe où nous étions retenus prisonniers! La nuit du 5 au 6 juin, nous l’avons donc passée debout, face au mur, subissant des brimades, dans une chambre d’un hôtel de Saint-Amour, pendant que des milliers de combattants tombaient sur les plages de Normandie.
Un milicien m'a "emprunté" ma montre et le stylo plume prêté par mon frère en vue de l’examen. On nous avait apporté un broc d’eau qui ne nous a pas désaltérés très longtemps: un jeune milicien, en passant près de nous, le renversa d’un coup de pied.
Conduits à 6 heures du matin, nous repartons en car pour Bourg. Au cours du trajet, Pierre Figuet, (je ne me rappelle plus les termes exacts), essaye de nous dire que nous n’avons rien fait et que nous serons bientôt libérés. « Toi, le chef de sizaine », et les coups de schlague s’abattent sur son dos avec une violence inouïe, occasionnant des séquelles qui dureront longtemps.
Nous nous arrêtons devant la préfecture où nous apprenons le débarquement. Nous resterons la journée dans le car, épluchant des pommes de terre l’après-midi, et le soir nous arrivons devant l’hôtel de l’Europe où un maçon est en train de murer les soupiraux.
Nous descendons dans une cave où nous pourrons dormir sur des «fagots», voyant arriver chaque soir de nouveaux prisonniers. L’un d’eux, enchaîné dans le couloir, y restera, et le lendemain, le sous-chef de la Milice vient nous prévenir en des termes dont je ne me souviens plus, que «cette nuit, un prisonnier qui a essayé de s’évader a été abattu, avis aux amateurs!». Ce chef, d’ailleurs, a été condamné à mort par la suite.

 

Et le 23 juin, nous partions pour la Haute Silésie.


Urbain COLLETTA