TÉMOIGNAGE DE MARCEL ROSETTE
SUR LA PÉRIODE 1940-1944

 

Sommaire

1. Exercice de mémoire

2. Itinéraire de Marcel Rosette

3. Et maintenant ?

 

I. EXERCICE DE MÉMOIRE

Plus de soixante ans après la défaite de 1940, parler des débuts de la Résistance dans l'Ain constitue un exercice de mémoire redoutable.
Il y a alors deux France, une réelle, traumatisée, résignée et une autre en état de résistance virtuelle, couleur de l'espérance. Grâce à mes parents, je fus de la seconde.
Originaire de l'Île Maurice, alors colonie anglaise, mon père s'installe en 1933 comme médecin à Chavannes-sur-Suran. Ensuite il demande et obtient la nationalité française.
Comme il est anglophone, lors de la "drôle de guerre", il écoute la BBC. Il entend et approuve l'Appel du général DE GAULLE du 18 juin. Mais bientôt, avant même le statut des juifs du 3 octobre 1940, un décret de PÉTAIN du 22 juillet traque les étrangers, naturalisés ou non. Mon père, homme de couleur, créole, descendant d'esclaves noirs, est déchu de la nationalité française. Il lui est désormais interdit d'exercer la médecine.
Cet acte arbitraire va accélérer le choix politique des habitants. Le maire nommé par Vichy, le curé et d'autres villageois vont soutenir ouvertement Pétain. Avec le docteur ROSETTE et l'instituteur, Mr. MILLET, des familles s'engagent, elles, derrière DE GAULLE. Voilà qui explique qu'une pétition se couvre de signatures pour soutenir le médecin injustement frappé. Finalement le préfet rapporta la décision. Ce fut, à l'automne 1940, le premier acte de Résistance d'habitants de Chavannes et des villages environnants. C'est ainsi qu'avec ma famille je suis entré dans la Résistance. Je n'avais pas encore 15 ans.
RÉSISTER, c'était donc d'abord dire NON. Avant d'être POUR, ne commence-ton pas par être CONTRE ? Beau sujet de philosophie ! Mais c'est peu à peu que je percevais les trois facettes complémentaires de mon refus.
RÉSISTER, c'était rejeter l'injustice dont mon père avait été victime. J'apprenais ce qu'était le poison du racisme. J'en souffre encore en le voyant perdurer au Moyen Orient, aux États-Unis, en Afrique, en Europe... en France.
RÉSISTER c'était condamner l'occupation de la France et la collaboration avec l'ennemi. Peu après notre entrée en troisième, en octobre 1940, nous commencions à nous exprimer, même timidement: tentatives, dans la cour d'honneur, de perturber les cérémonies au drapeau à la gloire de PÉTAIN, inscriptions de "vive DE GAULLE" sur les tableaux dans les classes...
RÉSISTER, enfin, c'était tout simplement être jeune et insurgé. C'était pour moi un bonheur. Heureux à l’arrivée, début 1943, de mon premier parachutage contenant non seulement des mitraillettes mais aussi du chocolat... anglais, il est vrai ! Déçu lorsque l’explosion de la charge de plastique ne faisait pas basculer le pylône électrique à l’endroit prévu. Triomphant, après avoir neutralisé les gardiens, en pénétrant, avec des copains, dans le garage du Préfet pour subtiliser ses deux automobiles à destination du maquis.
Intrépides en distribuant des tracts la nuit dans les rues de Bourg malgré le couvre-feu et le danger des patrouilles de la Wehrmacht. Mais radieux le lendemain d'avoir participe à la préparation et au succès, le 15 mars 1943, d'une manifestation de centaines de personnes à la gare de Bourg, face au siège de la Gestapo, pour s'opposer au premier départ de jeunes au STO en Allemagne.
Avions-nous, pour autant, acquis alors la pleine maturité ? certes non, mais nous vivions une riche expérience. Nous avions le sentiment de devenir des hommes. En 1940, la masse des Français considérait à tort le maréchal PÉTAIN comme un rempart face à HITLER. Et, chacun le reconnaît, ce n'est qu'au début de 1943, après la victoire de l’armée soviétique sur la Wehrmacht à Stalingrad, que le vent tourna du côté des Alliés. En fin de compte, tout au long de l’itinéraire du train de la Résistance, les français sont montés dans les wagons à des gares successives, selon leur niveau de conscience. Et ceux de la première heure se gardent d'établir un tableau d'honneur des entrées dans la Résistance.
Quant à moi, je découvrais peu à peu ce qu'était la société, ses classes sociales, ses courants politiques et philosophiques. L'union et, en même temps, les conflits des deux principales forces patriotiques du moment, les gaullistes et les communistes, me faisaient réfléchir. Alors que l'évêque bénissait PÉTAIN en l’église Notre-Dame de Bourg, je découvrais aussi des résistants catholiques remarquables qui devenaient des amis.
Recherchant la meilleure méthode dans le combat militaire contre les nazis, je choisissais la tactique de la guérilla plutôt que les attaques frontales suivies parfois de revers surprises. C'est pourquoi, dès l’été 1943, je rejoignais les rangs du 1er Bataillon FTP. Surprendre l’ennemi, frapper fort et s'évanouir... c'était l’efficacité et la préservation maximum des combattants.
Enfin, l' expérience nous ouvrait les yeux sur le monde. Non seulement, comme jeunes, nous en étions à nos premières amours, mais nous rêvions, nous vivions d'utopie. Avec Héraclite, nous nous disions : "si tu n'espères pas l' inespéré, tu ne le trouveras pas". Oui ! nous voulions changer le monde... tout de suite.

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II. ITINÉRAIRE de Marcel ROSETTE (MR)


1940

Après les inscriptions séditieuses, avec Paul MILLET, Pierre FIGUET et quelques autres, M.R. commence à diffuser des tracts tapés à la machine et des photos de DE GAULLE (en tenue de Colonel), qu'il se procurait dans un magasin sur le chemin du lycée, chez Paul PIODA, qui deviendra une grande figure de la Résistance dans l'Ain et succombera en déportation.
Jusqu'à la Libération, M.R. poursuivra une double activité résistante : à Chavannes-s-Suran les jeudi et dimanche ainsi que lors des vacances scolaires; à Bourg, les jours de classe, à la fois au lycée et dans la ville.

 

1941

Sous l'impulsion de Paul PIODA, commence au lycée la diffusion des journaux: "Libération" et "Combat". Fin novembre, à Chavannes, M.R. participe au transport de plusieurs tonnes d'armes entreposées par l'armée française en juin 1940. De la Chartreuse de Sélignat jusqu'à la ferme des "pies" appartenant à la famille LESCUYER, le charroi avec des boeufs dura plusieurs nuits.
À Chavannes, c'est Jean MILLET, étudiant à Lyon, qui forme le premier noyau actif de Résistance.

 

1942

Poursuite d'activités multiples à Chavannes et au lycée, notamment pour recruter de nouveaux résistants. Le 13 septembre, PÉTAIN vient à Bourg. Après la messe à Notre-Dame, il y a foule au Champ de Mars pour l'acclamer. M.R. et quelques copains essayent de manifester mais ils doivent renoncer tant les Bressans sont nombreux et chaleureux derrière PÉTAIN.
De novembre 1942 à juin 1943, M.R. prend part, au lycée Lalande, à la création du Mouvement FUJ. Diffusion de tracts et journaux : "Libération", "Combat", Franc-Tireur".
À l'initiative de leur professeur d'Éducation Physique, Marcel COCHET, avec sa classe, M.R. défile dans les rues de Bourg pour aller au stade en chantant : "Vous n'aurez pas l'Alsace et la lorraine"... à la barbe des soldats de la Wehrmacht.

 

1943

18 janvier, premier parachutage d'armes au lieu-dit "vers Foix", sur la commune de Chavannes. Les containers renferment des mitraillettes Sten, un poste émetteur, du plastique, des cigarettes et... du chocolat !
Après ce parachutage, M.R. participe, avec Jacques MEYNAL et Jean MILLET, à son premier sabotage : la mise à terre d'un pylône électrique sur la ligne Cize-Bolozon-Bourg. Nous étions devenus des "terroristes" pour les Allemands.

Le 15 mars, à l’occasion du départ du premier convoi de jeunes pour le STO, M.R. participe à la manifestation organisée par Paul PIODA. À l’arrivée des "requis" pour le travail obligatoire en Allemagne, nous sommes environ 500 à manifester devant la gare et l’hôtel Terminus, siège de la Gestapo. Pourchassés par la Wehrmacht, nous nous regroupons au passage à niveau du "Mail". Un certain nombre de jeunes s'évadent et après quelques abris clandestins, ce sera le maquis. A Chavannes-sur-Suran, pas un jeune ne partira au STO.
Au printemps, M.R. aide à l’implantation du second maquis de l’Ain, sur le mont Nivigne, au dessus de Chavannes. Il faut construire la baraque et organiser le ravitaillement avec le concours des paysans et commerçants résistants.
Engagé dans ces diverses activités, M.R. quitte l’organisation des FUJ au lycée pour rejoindre l' AS à Chavannes. En juin il passe avec succès les épreuves du 1er Bac et... en juillet et août il devient un des agents de liaison du Capitaine ROMANS dont le PC est situé à Port, au bord du lac de Nantua. À bicyclette, il rend visite à plusieurs reprises à Jean RITOUX à La Cluse ainsi qu'aux maquisards de Nivigne. Le 15 août, deuxième parachutage à Chavannes. Peu après, M.R. assiste au conflit des résistants de Chavannes avec le Capitaine ROMANS qui voulait leur imposer un chef inconnu dont la qualité de résistant restait à démontrer.
Dans le même temps, Eugène COTTON, responsable du "Front National", dont les parents Aimé et Eugénie résidaient à Dhuys ( hameau de Chavannes ), propose aux maquisards de rejoindre le camp "Le vengeur" dirigé par Jean Martel. C'est ainsi que la masse des résistants de Chavannes et des environs, maquisards et sédentaires, ont rejoint les rangs du 1er Bataillon FTP de l’Ain commandé par le Capitaine GRILLON.

 

1944

Au début de l’année, depuis Chavannes, M.R., avec trois compagnons, vont à Bourg "récupérer", dans un garage gardé, les deux voitures du préfet pour les besoins du maquis.
Le 3 mars "à Foix" et le 9 avril à "Arnans", c'est la réception de deux nouveaux parachutages. Mais le 12 avril, après une première incursion le 12 mars, une unité de la Wehrmacht investit le village de Chavannes, brûle plusieurs maisons et arrête une quinzaine d'hommes. Grâce à son jeune âge, M.R. est relaché mais d'autres résistants sont déportés.
Le 5 juin ont lieu les épreuves de la seconde partie du Bac. Les miliciens, commandés par le sinistre DAGOSTINI, rassemblent les lycéens dans la cour d'honneur du lycée. Plusieurs d'entre eux, dénoncés par un milicien infiltré dans les rangs des FUJ, sont arrêtés, brutalisés et déportés. Tous reviendront des camps. M.R. qui ne figure pas sur la liste des FUJ, est relâché... et le débarquement ayant sonné, il file rejoindre le 1er Bataillon FTP à Bourcia.

Là, c'est une autre vie: sabotage de la voie ferrée Lyon-Strasbourg- l'Allemagne. Le 11 juillet embuscade organisée à Broissia, près de Montfleur. Avec le 5ème Compagnie, M.R. participe à l'attaque d'une colonne allemande qui vient opérer des représailles dans la vallée du Suran. Sévères pertes dans les rangs de la Wehrmacht et un blessé chez les maquisards.
Puis c'est la Libération. Le Bataillon s'installe à Coligny et peu après arrivent les troupes américaines.
Pour son activité dans la Résistance depuis 1940, M.R. reçoit en 1947 la médaille de la Résistance mais il dit que ses parents la méritaient avant lui et qu'il est injuste de ne pas les avoir honorés.

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III. ET MAINTENANT ?

 

1994 était l'année du 50ème anniversaire de la Libération de la France.
Jamais, depuis 1944, le rôle de la Résistance n'avait été autant reconnu, aussi bien par les institutions de la République que par les Alliés.
Au lycée Lalande, le 5 juin, anciens élèves résistants se sont retrouvés et regroupés pour organiser une cérémonie. Nous ne voulions pas oublier nos camarades arrêtés, fusillés, déportés, morts dans les combats de la Libération, lourd tribu qui explique que notre lycée soit le seul lycée civil titulaire de la médaille de la Résistance.
Mais la cérémonie terminée, nous n'avons pas voulu nous séparer... nous avions encore à dire, à faire, et pour cela nous avons créé une Association "Résistance Lycée Lalande".
Nous avons à dire que si en 1940 beaucoup de Français ont été trompés, certains se sont levés pour dire NON à la soumission.
Nous avons à proclamer qu'aujourd'hui nous refusons la banalisation du régime de PÉTAIN tout comme la révision de notre histoire de 40 à 44.
Nous avons à préciser, après ce que nous avons vécu, que toute action de résistance, même la plus modeste, a finalement marqué la contribution du lycée à la libération du pays.
Nous avons à témoigner que pour nous la Résistance fut une école de civisme où nous avons appris des valeurs telles le patriotisme et la souveraineté nationale, la paix, le danger du racisme, l'attachement aux droits de l'homme, les idées de justice sociale.
Nous avons à montrer que le combat pour la dignité de l'homme ne se mène pas sans passion.
Nous avons à attester de ce que fut le pluralisme de la Résistance, comment dans leur diversité et leur identité les familles de pensées différentes étaient unies dans un même combat.
Nous avons à assurer que, plus de 50 ans après, avec des itinéraires singuliers, des engagements politiques des plus variés, nous nous retrouvons unis dans une fraternelle ambiance.

 

AUJOURD'HUI, au début de ce XXIème siècle

Nous continuons à agir.
Notre Association a édité une belle plaquette avec quelques uns de nos souvenirs, plaquette diffusée au lycée Lalande et au delà.
Aujourd'hui, en 2002, avec le concours des professeurs d'histoire et de philosophie, nous poursuivons les rencontres dans les classes avec les lycéens.

Chaque année nous organisons une conférence-débat avec une figure nationale de la Résistance.
Nous participons également activement au prix de la Résistance.
Et pour demain, je souhaite vivement que notre association crée un site sur Internet. Nous pourrions ainsi communiquer et affirmer notre solidarité avec tous ceux et celles qui, dans le monde, ont encore à résister à l'oppression et é la guerre.
La Résistance, c'est toujours l'espérance !

 

Marcel ROSETTE,
né le 3 décembre 1925

Domicilié 9 rue Elzevir
75003 Paris

 

Texte rédigé le 1er septembre 2002
à la demande de l'association "Résistance Lycée Lalande"
en vue d'être déposé aux Archives départementales de l'Ain

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